Blogueur invité: Vogelsong.
Vogelsong est un commentateur de blogs. On peut le retrouver sur twitter. Il connaît bien les questions liées à la presse. Il a souhaité réagir sur les rapports entre blogueurs et journalistes.
Un journaliste vient "s'aérer la tête" sur un blog et y laisse des insultes. Ce n'est pas anodin et cela dénote le mépris mais surtout la peur qu'inspirent les blogueurs aux journalistes. Qu'il s'agisse d'un directeur de presse, du chef de la rédaction, ou du plumitif de base, le blogueur est une entité incompréhensible.
Prosaïquement, pour les journalistes installés, une plume libre est une plume à mater. Ils sont généralement chef du service, ou de la rédaction, grassement rémunérés (Par exemple, Eric Fottorino émarge à 210 000 euros par an). Ils règnent en général sur un cheptel de journalistes plus ou moins aguerris. Elaguent à tour de bras pour garder une ligne "dite" éditoriale.
Le décor planté, on comprend que les caciques tolèrent assez mal qu'une minorité de plus en plus grande de "rédacteurs" publient sur internet des billets de fond sans aucun contrôle. Quant aux simples rédacteurs, ils souffrent d'une forte dissonance cognitive : deux années d'école de journalisme coûteuse, une place à se faire dans une rédaction à couteaux tirés, premiers papiers mis au panier ou passés aux shrapnels, un vague statut de spécialiste dans un domaine, on finit par se résoudre et on écrit, sagement. Après ça, difficile donc de tenir pour "respectable" des zigues qui publient tout ce qu'ils veulent sur un blog (la preuve !). Et qui plus est, avec un contenu est aussi cossu que ce qui se lit dans le vénéré canard (à voir !).
Le journalisme d'investigation est en voie de disparition : questions de coûts et d'intérêts. Ce qui prime, c'est le réseau, le dîner en ville pour les marquis, le communiqué de presse, la direction de la communication qui distille, et l'information circulaire. Très souvent, c'est l'information qui vient aux journalistes. Pris dans cette paupérisation du métier, le blogueur peut "concurrencer" le rédacteur. Paradoxalement des individus hors marché concurrencent des "insiders" des médias.
La perte de contrôle s'opère aussi sur le média lui-même. Imaginez, on peut commenter et critiquer les articles sur un blog. Généralement (et pour de multiples raisons), les blogueurs ne modèrent pas. Dans les institutions de l'information, les commentaires s'arrêtaient au service courrier et parfois étaient publiés. Aujourd'hui, les articles commentés sont fortement modérés comme sur les sites de Libération et Le Monde.
Ce qui abasourdit les professionnels de la presse c'est que l'on puisse fournir une information ou une analyse, et ce en complète gratuité. C'est un modèle qui s'effondre. Où plus personne n'est à sa place.
La précarité sévit aussi dans le journalisme. Le rapport pécuniaire et contractuel entre le journaliste et l'entreprise de presse est une laisse efficace. Un service gratuit libère. Cela crée des tensions dans un milieu déjà moribond.
D'autres part, la perte d'avantages comparatifs est patente. Ce que fait une escouade de journalistes peut être bouclé par un nombre virtuellement illimité de blogueurs et pour un coût "quasi-nul". Ainsi, la vacuité de certaines analyses "dites" sérieuses saute aux yeux. Pour un quotidien, il suffit d'un sondage, d'une petite phrase d'un proche (jamais cité) et on crache huit colonnes. Plus navrant encore, un édito comme celui Patrick Besson de l'Express du printemps 2008, où il se demandait si une joueuse de tennis russe ahanait autant sur le court que lors de rapports sexuels. Analyse profonde. A la radio, un discours de rattrapage présidentiel et Pascal Perrineau peuvent meubler une bonne heure et demie. Alors que quelques clics sur la toile chez des blogueurs "sérieux" permet le plus souvent de sortir des "bavassages" formatés et pour au moins le même niveau d'analyse. Pour déterminer le sérieux d'un blog, on peut être très libéral dans l'approche. Une forte et constante fréquentation sont des signes de qualité, les approximations se paient sur-le-champ par des commentaires fulminants et finalement par une baisse des visites. Et puis, nous le savons tous, tout ce qui est dans les médias "traditionnels" est incontestable et sans aucune approximation.
Les journalistes ont leur "serment d'Hypocrate", une soupe imbuvable à base de déontologie et d'objectivité. Une position absolument intenable aux yeux de qui connaît un peu la presse et son fonctionnement. D'ailleurs il est intéressant de noter que selon des études, même ceux qui ne connaissent pas le milieu commencent à donner des signes de défiance. Le blogueur est libre de ces fausses contraintes. Hormis son ego, tout ce qu'il écrit l'engage personnellement. Dagrouik, un blogueur affiche son positionnement politique, c'est clair. Il serait d'ailleurs intéressant que dans les éditos d'Eric Le Boucher, sous son nom, il soit précisé, "sarkosyste patenté".
Des contre-feux ont été allumés dans les médias installés. La majorité des sites des grands journaux comportent des commentaires de lecteurs. Il faut bien se rendre compte que c'est baïonnette dans le dos qu'ils en sont là.
Les journalistes aussi ont leurs blogs. Ils sont censés écrire du "off" ou du débriefé. Soyons rassurés, dans ces "off" de canapé, aucune bombe médiatique ne sera lancée.
Il y a aussi l'émergence de sites gratuits ou payants exclusivement en ligne. Ils proposent la création des blogs "satellites" (Rue89, mediapart,…). Et maintenant "très en vogue", le pillage de blogs (avec consentement ou pas) par les quotidiens et les sites affiliés. Etrange et jouissif renversement de situation, où le journaliste devient lecteur, et le citoyen émetteur d'information. Les extraits sont compilés, labélisés et cantonnés dans la rubrique "net" ou "libénautes" pour libération par exemple. Certainement qu'à court terme des rubriques de plusieurs pages seront consacrées au "captage" de blogs.
On canalise, on syndique, pour intégrer et essayer de contrôler. Mais c'est surtout la confirmation de la qualité des réflexions et des analyses disponibles sur le réseau.
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(PS: j'avais déjà invité quelqu'un à s'exprimer sur ce blog. Sarah, jeune journaliste, avait publié Sexisme envers Ségolène Royal, en février 2007).