05 janvier 2009
Crise de l'attention
«J'ai depuis quelques années le sentiment inconfortable que quelqu'un ou quelque chose joue avec mon cerveau, redessinant la carte de mes circuits neuronaux, reprogrammant ma mémoire. Je ne perds pas la tête, pour autant que je puisse m'en rendre compte, mais elle change. Je le remarque surtout quand je lis. M'immerger dans un livre ou un long article m'était auparavant facile. Mon attention était accrochée par la narration ou la tournure d'un argument. Je passais des heures à me promener dans de grandes étendues de prose. Ce n'est plus le cas. Maintenant ma concentration s'effiloche au bout de deux ou trois pages. Je ne suis plus à mon affaire. Je perds le fil et pense à d'autres choses à faire. La lecture profonde qui m'était si naturelle est devenue une épreuve... Mon esprit attend maintenant de saisir l'information comme Internet la distribue: dans un courant rapide de particules. J'étais dans le passé un plongeur dans un océan de mots. Je glisse aujourd'hui à la surface comme un type sur un jet-ski.»
Cette technologie-là, poursuit Nicholas Carr, affecte nos modes de cognition, encourageant à la lecture fragmentée, à la pensée dispersée, aux contenus accessibles dans l'instant, aux grandes étendues de connaissances, hélas plates comme des crêpes. Nous n'avons plus la patience de lire plus de trois paragraphes ou trois pages à la suite sans que notre attention soit distraite par un lien hypertexte, l'arrivée d'un e-mail, un bip ou un clic. L'esprit se déplace horizontalement à la surface du savoir et de l'information, perdant la verticalité de la lecture lente, celle de l'épaisseur culturelle, des associations d'idées, des intuitions, de l'interprétation et non du simple décodage d'informations instantanées.
Un moteur de recherche comme Google, conclut Nicholas Carr, n'encourage pas à la lecture lente et concentrée. Au contraire: plus nous naviguons vite parmi les mille milliards de pages que compte désormais le Web, plus un moteur comme Google peut en savoir plus sur nos habitudes en matière d'information, nos comportements, nos goûts. Il est dans son intérêt, à lui qui mesure tout, de nous encourager à la distraction, à l'attention flottante, à la lecture courte. Et plus Google se rapproche de son but ultime, s'imposer comme une vraie intelligence artificielle, plus la nôtre s'aplatit et s'appauvrit.
(source: Le Temps)

Commentaires
Écrit par : Melle ciguë | 05 janvier 2009
Pour aller dans le sens de ton article : extrait d'un post que j'avais commis il y a plus d'un an :
"A un modèle " dialectique " visant à analyser " en profondeur " chaque problématique (en suivant l’architecture des forums), se substitue un modèle de " surfaces multiples " (cf Fréderic JAMESON : " un flux d’images filmiques manquant de densité ")"
Écrit par : marie laure | 05 janvier 2009
Oui, je vois un peu ce que tu veux dire. Tu as le billet en question, c'est intéressant.
Écrit par : Eric | 05 janvier 2009
Écrit par : marie laure | 05 janvier 2009
Écrit par : martine silber | 05 janvier 2009
Nous sommes des mutants...
Écrit par : Eric | 05 janvier 2009
Écrit par : le coucou | 05 janvier 2009
Écrit par : Rufus | 05 janvier 2009
Je sais que Joël Ronez avait fait une présentation sur le "scrolling" il y a un temps. ça vaudrait le coup d'avoir son avis sur la question.
bonne soirée !
Écrit par : Laurent | 11 janvier 2009
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