11 février 2006

LQR, la langue de la propagande

lqrG.jpgA l’heure où l’on cherche des outils pour décrypter les médias, ausculter la langue de bois des politiques et démasquer les mensonges des communicants de tous poils ou de toutes plumes, un petit livre (petit par la taille) vient à point nommé. LQR, La Propagande du quotidien, d’Eric Hazan, est une critique efficace des tics de langage qui fleurissent dans la bouche et sous le stylo de ceux qui, on ne sait pourquoi, s'obstinent à se nommer « élite ».

LQR : Lingua Quintae Republicae, Langue de la cinquième république en bon français. Cette langue est épurée à souhait. Elle parle de réforme pour signifier que la pilule sera dure à avaler. Elle dénomme modestes ou exclus les pauvres. Sa figure favorite est l’euphémisme.

Une chose qui n'existe pas

Autre feinte de la LQR, affirmer l’existence d’une chose qui n’existe pas. Plus on parle de dialogue et de communication, moins on se parle. La solidarité s’affirme mais ne se matérialise pas souvent.

La chute du mur de Berlin a contribué à renforcer les effets lénifiants (rien à voir avec Lénine) de la LQR. Plus de communisme, exit le prolétariat, la lutte des classes, et même les classes tout court.

L'amalgame n'est jamais loin

Le 11 septembre est aussi passé par là. Arabo-musulman, maghrébins, d’origine maghrébine, issus de l’immigration sont des vocables qui n’ont, en principe, aucun rapport avec celui d’islamiste (préféré in extremis à celui d’islamique, qui avait sans doute le défaut de ne pas rimer avec terroriste et extrémiste). Mais l’amalgame n’est jamais loin.

On l’aura compris, la LQR, terme qu’Eric Hazan a forgé à partir de la LTI (Lingua Tertii Imperii), langue du Troisième Reich, a une fonction très forte : elle sert à maintenir la cohérence de nos sociétés. Affirmer l’unité quand il est si difficile de vivre ensemble. Déjà les Grecs avaient besoin d’éviter quelques mots qui fâchent pour faire tenir ensemble leur demokratia. Car, à l’origine de l’unité démocratique, il y a du conflit. A l’origine de tout groupe il y a un deuil, disait Maurice Blanchot (ou le meurtre d’un bouc émissaire, dirait sans doute René Girard). C’est ce genre de vérité en forme de cadavre caché dans le placard qui git au creux de notre langue policée.

Crise, croissance, diversité

De modernité à gouvernance en passant par transparence, réforme, crise, croissance ou diversité : la Lingua Quintae Respublicae (LQR) travaille chaque jour dans les journaux, les supermarchés, les transports en commun, les « 20 heures » des grandes chaînes, à la domestication des esprits. Comme par imprégnation lente, la langue du néolibéralisme s’installe : plus elle est parlée, et plus ce qu’elle promeut se produit dans la réalité. Créée et diffusée par les publicitaires et les économistes, reprise par les politiciens, la LQR est devenue l’une des armes les plus efficaces du maintien de l’ordre.
Ce livre décode les tours et les détours de cette langue omniprésente, décrypte ses euphémismes, ses façons d’essorer les mots jusqu’à ce qu’ils en perdent leur sens, son exploitation des « valeurs universelles » et de la « lutte antiterroriste ». Désormais, il n’y a plus de pauvres mais des gens de condition modeste, plus d’exploités mais des exclus, plus de classes mais des couches sociales. C’est ainsi que la LQR substitue aux mots de l’émancipation et de la subversion ceux de la conformité et de la soumission.

Commentaires

intéressant cette histoire de la lqr! pour info une émission de mermet là bas si j'y suis (france inter) y a été consacrée (celle du jeudi 16/02/2006).
en tout cas, bien ton blog...bonne continuation!

Ecrit par : lounès | 17 février 2006

Ce billet donne envie d'aller acheter le livre, et m'a fait penser au sketch de Coluche sur les milieux autorisés qui s'autorisent....
Plus sérieusement, il est vrai que les mots ont le pouvoir de nous faire croire en l'existence de la chose qu'ils nomment tout en en dissimulant l'absence. Au fond, il faudrait s'efforcer de juger un homme sur ce qu'il fait, et non sur ce qu'il dit.

Ecrit par : Steph | 08 mars 2006

Merci d'avoir pointé l'existence de ce petit livre, stimulant bien qu'un peu court comme le reconnaît son auteur. Mais passionnant pour son experti... oups, perspectives. Il doit bien exister un ouvrage plus touffu sur la question, non?

Ecrit par : JC | 13 mars 2006

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